Richard Zimler, un Américain à Porto

Le nouveau roman de Richard Zimler, Les Anagrammes de Varsovie.
Richard Zimler, l'auteur du bestseller Le dernier kabbaliste de Lisbonne.
"Je suis né à Roslyn Heights, une banlieue tranquille de New York, près d’un quartier portugais qui s’appelle Mineola".
Richard Zimler à Amsterdam en 1980, l’année où il a visité le Portugal pour la première fois.
"Le Grand Canyon est le site le plus impressionnant et le plus beau que j’ai vu de toute ma vie. Je dis toujours à mes amis européens qu’ils doivent y aller".
L’Américain Richard Zimler, l’auteur des Anagrammes de Varsovie vit à Porto depuis 23 ans et est citoyen portugais.
Le premier livre de Richard Zimler écrit directement en portugais s’adresse aux enfants. Le prochain, également destiné au jeune public, va sortir en septembre avec des illustrations de Júlio Pomar : O cão que comia a chuva.
Bibliographie

Unholy Ghosts (1996)

The Angelic Darkness (1998)
Trevas de Luz (1998)

The Last Kabbalist of Lisbon (1998)
O Último Cabalista de Lisboa (1996)
Le Dernier Kabbaliste de Lisbonne (2005)

Hunting Midnight (2003)
Meia-Noite ou o Princípio do Mundo (2003)
Les Sortilèges de Minuit (2007)

Guardian of the Dawn (2005)
Goa ou o Guardião da Aurora (2005)
Le Gardien de L’Aube (2008)

The Search for Sana (2005)
À Procura de Sana (2006)
La Quête de Sana (2009)

The Seventh Gate (2007)
A Sétima Porta (2007)

Ilha Teresa (2011)
Strawberry Fields Forever (à paraître en 2014)

The Warsaw Anagrams (2011)
Os Anagramas de Varsóvia (2009)
Les Anagrammes de Varsovie (2013)

Livres pour enfants

Hugo e Eu e as Mangas de Marte (2011)
Dança Quando Chegares ao Fim (2010)
Le dernier roman de l’écrivain américain Richard Zimler, Les Anagrammes de Varsovie, vient de sortir en France aux éditions Buchet-Chastel, avec une traduction de Sophie Bastide-Foltz. A priori, rien ne destinait cette information à paraître sur Luso.fr, à un détail près, cet Américain est également Portugais et vit à Porto depuis un quart de siècle.

Les thèmes abordés par l’écrivain, sa vision du Portugal des années 80 - lors de sa première visite, puis des années 90 - lors de son installation à Porto - et son point de vue sur le Portugal d’aujourd’hui nous ont semblé particulièrement pertinents. Luso.fr s’intéresse par nature aux Portugais qui vivent à l’étranger, le cas de cet "étranger de nationalité portugaise", qui vit au Portugal, ayant fait le parcours inverse de celui de la diaspora, est aussi particulièrement intéressant à découvrir.

Luso.fr : Vous avez déjà passé la moitié de votre vie au Portugal, pouvez-vous nous parler de la partie américaine ?

Richard Zimler : Je suis né en janvier 1956 à Roslyn Heights, une banlieue tranquille de New York, près d’un quartier portugais qui s’appelle Mineola, avec une population de 3 000 immigrés, et quelques restaurants et cafés portugais. Je parle de ce quartier car il y a quelques années j’ai écrit un roman dont l’histoire se déroule là-bas et qui s’appelle Ilha Teresa. Ce livre explore la vie d’une jeune portugaise de 15 ans qui quitte Lisbonne pour Mineola avec ses parents et son jeune frère, et qui éprouve d’immenses difficultés à s’adapter à la culture américaine, surtout à sa nouvelle école.

J’ai fait ma scolarité dans les écoles publiques de Roslyn Heights. Curieusement, j’ai fait mes deux dernières années de lycée dans un programme "alternatif" où il n’y avait pas de disciplines obligatoires ni de notes. Après avoir fini mes études secondaires, je suis allé à l’Université de Duke, où j’ai obtenu une licence en religion comparée et musique. J’ai étudié la religion comparée parce que j’ai toujours adoré la mythologie (j’ai découvert la mythologie grecque encore enfant) et je voulais en savoir davantage sur les histoires anciennes de l’hindouisme, du bouddhisme, du judaïsme, du christianisme, etc. Je dois ajouter que je suis issu d’une famille juive et laïque. Mon père était communiste et publicitaire, et ma mère biochimiste. J’ai étudié la musique parce que je jouais de la guitare classique à cette époque, et j’avais l’intention de faire un doctorat en ethnomusicologie. J’ai grandi dans les années 60 et, pour cela, la musique des Beatles, des Stones, Bob Dylan, Leonard Cohen, Joni Mitchelle, etc. - m’a beaucoup influencé.

Après avoir obtenu ma licence, je suis parti pour San Francisco. J’avais 21 ans. Je voulais vivre dans une grande ville cosmopolite, où je pourrais avoir davantage d’options professionnelles, spirituelles et sexuelles. En plus, j’ai toujours trouvé que San Francisco était une très belle ville. A cette époque j’ai travaillé comme serveur, coursier, secrétaire… Je vivais avec peu d’argent et partageais un appartement avec deux autres personnes. Dans ma chambre il n’y avait pas de meubles. Je dormais sur un matelas en kapok que j’avais acheté pour cinq dollars ! Mais ça a été une période merveilleuse, de beaucoup de liberté et découverte personnelle. J’ai rencontré ma chère moitié, Alexandre, durant cette phase de ma vie, en 1978. Nous sommes ensemble depuis 34 ans et mariés depuis 2 ans.

A 26 ans je me suis dit que je devais continuer ma formation pour pouvoir avoir davantage d’options professionnelles, et j’ai obtenu une maîtrise de journalisme à l’Université de Stanford. Juste après, j’ai fait un stage de quatre mois à Paris, à l’agence de presse américaine United Press, de juin 1982 à la fin du mois de septembre. Ca a été une période d’événements intéressants et importants, y compris l’attentat terroriste au restaurant Chez Jo Goldenberg dans la rue des Rosiers - dans le Marais - où six personnes sont mortes et 22 autres ont été blessées. J’ai interviewé plusieurs survivants, l’un d’eux m’a marqué pour toujours, un jeune professeur américain dont la femme a été tuée dans l’attaque. L’homme était en état de choc et très fragilisé, naturellement. J’ai parlé pendant quatre heures avec lui à l’hôpital. J’ai également fait la couverture médiatique de la mort de la Princesse de Monaco – ce qui n’a pas été du tout facile, parce que le jour de son décès j’étais le seul journaliste à notre bureau ! Je parle un peu de cette expérience et de ma vie à paris dans mon roman La quête de Sana. Quand je suis retourné à San Francisco, j’ai commencé à travailler comme journaliste.

Dans le milieu des années 80, l’épidémie du HIV a commencé à apparaître aux Etats Unis. Certains endroits en Amérique ont été très affectés et, malheureusement, San Francisco a été l’un d’eux. A partir de 85, 86, il était presque impossible d’aller déjeuner avec des amis, ou de rencontrer des collègues de travail, sans que le thème de la conversation ne soit pas le HIV. En même temps, l’un de mes frères qui vivait à New York est tombé malade du Sida. A cette époque, cette maladie était une sentence de mort. Ca a été une période très douloureuse et difficile pour mon frère et notre famille. J’ai en été particulièrement traumatisé et, après son décès, en mai 1989, j’ai décidé d’immigrer avec Alexandre au Portugal. Nous voulions recommencer dans un endroit où tout le monde ne parlait pas continuellement du Sida. Alexandre avait déjà reçu une proposition pour donner des cours dans une école de médecine de Porto, et moi j’ai obtenu un poste à l’Ecole Supérieure de Journalisme.

A la fin des années 80, j’ai commencé à écrire de la fiction. J’ai écrit près de 30 contes entre 1987 et 1989 – certains publiés dans des revues américaines et anglaises – et, en 1989, j’ai eu une idée pour un premier roman, qui viendrait à être Le dernier Kabbaliste de Lisbonne. J’ai fait beaucoup de recherche pour ce roman historique à l’époque où je vivais à San Francisco et, après l’installation au Portugal, en août 1990, j’ai continué à faire des recherches sur la vie quotidienne à Lisbonne au XVIe siècle.

Luso.fr : Le Portugal n’a donc pas été directement votre choix ; à cette époque, qu’elle image aviez-vous du pays ?

Richard Zimler : On parle peu du Portugal dans les écoles américaines dans le secondaire – et presque uniquement des Découvertes – c’est pourquoi, avant de visiter le Portugal pour la première fois en 1980, j’en connaissais davantage sur Vasco de Gama ou Magellan que sur le Portugal moderne !

J’ai trouvé le Portugal des années 80 joli et fascinant, mais aussi très fermé. Par exemple, beaucoup de sujets importants déjà débattus depuis beaucoup de temps aux Etats Unis étaient presque tabous au Portugal : la maltraitance des enfants, l’homosexualité, la discrimination des femmes sur leur lieu de travail, la déficience mentale… Une chose m’a beaucoup surpris : presque personne ne parlait de la dictature (qui avait pris fin récemment). Je pense qu’il est très négatif – et dangereux – dans une société de garder des tabous et de refuser de faire face à sa propre histoire, et pour cela, j’ai été très choqué par le "silence" que j’ai rencontré.

En plus, j’ai découvert tout de suite que le Portugais aimait parler d’art, de sport, de philosophie, etc., mais ne parlait jamais de sa vie privée, du moins avec un étranger comme moi. A mon avis, les Portugais des années 80 et 90 étaient beaucoup plus formels et timides que les Américains. J’ai eu l’impression qu’ils craignaient des représailles personnelles ou politiques. Plus tard – après avoir fait mes recherches sur l’histoire du Portugal pour écrire mes romans historiques – j’en suis venu à conclure que c’était le résultat de 240 années d’Inquisition et de 50 ans de dictature.

Le niveau technologique du pays était très bas aussi. Un exemple : quand je me suis installé au Portugal en 1990 j’ai apporté un ordinateur Apple. Au bout de quelques mois j’ai eu besoin d’une bande pour mon imprimante. J’ai découvert qu’il n’y avait pas le moindre magasin qui vendait des produits Apple au Portugal. J’ai dû écrire au siège européen de l’entreprise à Amsterdam pour obtenir une simple bande !

D’un autre côté, l’isolement du Portugal durant tant de temps signifiait que le pays gardait beaucoup de traditions culturelles. Le Portugal en 1980 ou 1990 était, de fait, beaucoup moins globalisé que la France ou les Etats Unis. J’ai adoré ça, parce qu’ainsi je pouvais explorer un pays unique, qui avait peu à voir avec le monde de mon enfance ou de ma jeunesse. Comme peu de monde parlait anglais, j’ai fait un grand effort dès ma première visite pour apprendre le portugais.

L’isolement du Portugal signifiait également qu’il était facile de trouver de la bonne nourriture régionale à cette époque. Et de bons vins, à des prix très bas. J’ai commencé à apprécier des plats que je n’avais jamais mangés – le bacalhau à Brás, par exemple.

En ce qui concerne la littérature, l’absence de globalisation avait une conséquence très intéressante : la liste des meilleures ventes au Portugal dans les années 80 et 90 n’avait absolument rien à voir avec la liste du monde anglo-saxon ! Il y figurait d’excellents écrivains d’Europe occidentale et d’Amérique latine. Malheureusement, cela a cessé d’être le cas au cours de la dernière décennie, et de nos jours la liste portugaise est plus ou moins une copie de la liste américaine ou anglaise.

Dès ma première visite j’ai commencé à apprécier la variété des paysages, la beauté simple et naturelle du Minho et de l’Alentejo m’ont ébahi. Les gens de la campagne m’ont aussi beaucoup impressionné par leur gentillesse et sympathie, bien que par ailleurs ils fussent affectés par une grande pauvreté (en 1980, 35 % de la population ne savait ni lire ni écrire). En particulier, je trouvais les petites villes de l’intérieur – comme Marvão ou Monsaraz – d’une beauté extraordinaire. Pour moi, son enchantement dégradé, émacié, me donnait l’impression d’être entré dans un conte de fées.

En 1980, durant ma première visite, j’ai eu une expérience très sympa dans une petite ville près de Lisbonne qui s’appelle Sobral de Monte Agraço. Je l’ai visitée avec Alexandre et avec le grand compositeur Fernando Lopes-Graça et son magnifique chœur (dont faisait partie l’une des sœurs d’Alexandre). Après le concert, les gens humbles de Sobral nous ont offert un dîner. Rien que de la nourriture fait maison et très savoureuse, et présentée avec une simplicité et une élégance extraordinaires. Ca a été un geste si généreux et naturel que j’en ai été immensément ému.

Luso.fr : C’est donc avec le souvenir de l’expérience positive de la première visite que vous êtes venus au Portugal. Comment s’est passée l’installation, comment avez-vous retrouvé le pays dix ans plus tard ?

Richard Zimler : Visiter un pays est une chose, mais y vivre en est une autre ! En parlant avec des collègues, des élèves et des voisins, j’ai découvert que le Portugais pense d’une façon différente de l’Américain sur toutes les questions les plus importantes de la vie : la mort, le sexe, la justice, la joie, l’accomplissement personnel, la tolérance, la solidarité, la vie privée, l’amitié… Stupidement, je ne savais pas cela avant de venir habiter au Portugal. D’où – avec mon cerveau américain – j’ai eu beaucoup de chocs culturels. Ces chocs ont eu quelques effets importants sur moi – certains positifs, d’autres négatifs – qui m’ont obligé à réévaluer ma manière de penser et, surtout, m’ont obligé à mettre en question mes propres préjugés. Par conséquent, j’ai beaucoup appris sur moi et sur le monde. J’ai appris à avoir davantage de doutes sur mes propres convictions, à être plus tolérant et ouvert.

Après 23 ans, la culture portugaise représente encore quelque chose de différent et d’étrange pour moi. Pour cela, vivre à Porto continue d’être une aventure. Et j’aime beaucoup les nouvelles aventures !

Dès que je suis arrivé au Portugal en 1990, j’ai tenté de m’adapter, c’est clair. D’abord j’ai fait un grand effort pour apprendre le portugais le plus rapidement possible. En partie parce que je devais faire mes cours en portugais. Le directeur de l’Ecole Supérieure de Journalisme de l’époque m’avait dit que je pouvais enseigner en anglais, et je m’y suis préparé pendant trois mois pour le faire, mais dès le premier jour de cours j’ai vu que les élèves ne comprenaient pratiquement rien. Je suis entré en panique. J’ai tout de suite changé pour un mélange d’anglais et de portugais. Je n’avais pas d’autre option. Je parierai que dans cette première année de cours j’ai fait plus d’erreurs de portugais que n’importe qui dans l’histoire du pays !

Durant nos premières années au Portugal, nous avons profité des avantages géographiques du pays et avons visité la France, l’Italie, l’Angleterre… Nous sommes allés à Berlin juste après la chute du Mur, car la mère d’Alexandre était de Berlin et il voulait trouver la maison où elle avait passé son enfance. Ca a été l’un des voyages les plus intéressants que nous avons faits, parce que les différences entre l’Est et l’Ouest étaient criantes à cette époque. Plus tard, je viendrais à parler de Berlin dans mon roman A Sétima Porta.

Nous avons aussi fait beaucoup de voyages au Portugal, et je suis parvenu à connaître pratiquement toutes les régions. J’ai fini par apprécier l’Alentejo en particulier – les paysages, les villages blancs, la nourriture, le vin…

Le plus difficile pour moi c’était de me faire des amis. Comme je vous l’ai dit, Porto était une ville très fermée en 1990, très basée sur la famille. Et le propre concept d’amitié au Portugal est différent de celui des Etats Unis. Je n’avais pas de famille ici et, étant Américain, avec toutes les limitations que peut avoir un Américain, je devais parler de ma vie privée pour créer une amitié profonde. J’avais besoin de parler de mes craintes, de mes joies, mes préoccupations… Et j’avais besoin de réciprocité. Et en plus, j’étais arrivé au Portugal désorienté : mon frère était mort en mai 1989, et mon père est décédé en juin 1990. Malheureusement, à chaque fois que je tentais de commencer une conversation sérieuse sur ces choses, ou sur un quelconque aspect de ma vie privée, l’autre personne laissait bien clair qu’elle était incommodée. Je le notais à travers son langage corporel. Très rapidement j’ai cessé de parler de moi. Cela m’a beaucoup coûté. J’ai vécu des années de grande solitude.

Une chose intéressante que j’ai découverte 3 ou 4 années après mon arrivée au Portugal a été le fait que je ne vais jamais m’adapter complètement au pays – de même je ne vais jamais m’adapter complètement aux USA ! Il y aura toujours des aspects de ma personnalité qui vont choquer avec la culture portugaise ou avec l’américaine. En plus, j’ai découvert que je ne voulais pas être complètement adapté. Je vous donne un exemple : au Portugal il y a encore beaucoup de manques de civisme sur la route, et je refuse de m’y adapter. C’est-à-dire que je refuse d’accepter ça. Je lutterai toujours pour obtenir davantage de civisme. En ce qui concerne les USA, je déteste la mentalité puritaine et le fondamentalisme religieux. Je lutterai toujours pour la tolérance et la solidarité.

Je peux vous dire que ça a été une grande libération que de cesser de m’obliger à m’adapter !

Il y a autre chose que je trouve intéressant… Avant de venir au Portugal, je faisais des recherches sur la vie quotidienne à Lisbonne au XVIe siècle pour mon roman Le Dernier Kabbaliste de Lisbonne. J’ai continué à faire beaucoup de recherche à Porto, en 1990 et 1991, et à me plonger dans l’histoire portugaise. L’histoire des juifs portugais me fascinait, et dès que je n’étais pas en cours je me mettais à travailler sur le livre six, huit heures par jour. Aujourd’hui, je pense que c’était ma façon de créer mon propre univers, un univers où je me sentais totalement à l’aise. D’une certaine façon, c’était ma façon de fuir les chocs culturels et les difficultés de ma vie quotidienne.

Luso.fr : Les juifs constituent le thème principal de votre œuvre. Est-ce pour conjurer la perte de votre foi ou pour vous libérer du traumatisme que certainement vos grands-parents ont vécu dans l’Europe antisémite ?

Richard Zimler : J’ai grandi dans une famille où l’on parlait peu de judaïsme, en partie parce que mon père était communiste et avait souscrit à l’idée de Marx, selon laquelle "La religion est l’opium du peuple". Moi, j’ai toujours eu un respect énorme pour la culture judaïque – sa tradition littéraire, par exemple – mais je connaissais peu ses traditions religieuses. Je n’ai découvert la kabbale et d’autres aspects merveilleux du judaïsme que plus tard, après l’université. La kabbale est la branche mystique du judaïsme, un système spirituel qui a comme objectif de mettre le pratiquant en contact direct avec Dieu (ou avec la réalité la plus transcendante). C’est aussi le dépôt de la mythologie judaïque. J’adore lire et analyser ces anciennes histoires parce qu’elles explorent les grands thèmes comme l’amour, la mort et la trahison, parfois de manière très surprenante. Le grand studieux de la kabbale du XXe siècle a été un expert allemand qui s’appelait Gershom Scholem. Ses textes brillants ont changé ma vie et influencé presque tous mes romans.

Pour tout juif, le centre de l’histoire moderne est l’holocauste. Dans le cas de ma famille, toute la branche européenne - des centaines d’oncles, de tantes et de cousins de mes parents - est morte dans les camps. Evidemment, cela a provoqué en moi une grande curiosité. J’ai commencé à lire, dès ma jeunesse, sur les camps de la mort. J’ai pensé que je devais cela à nos proches morts et aux autres 6 millions de juifs qui ont été exterminés par les Nazis. Curieusement, après de nombreuses années de lecture – et après avoir écrit sur cette époque dans mon roman A Sétima porta – je me suis rendu compte que je ne savais pas comment les ghettos créés par las Nazis fonctionnaient dans la pratique. Où travaillaient les gens ? Y avait-il des écoles pour les enfants ? J’ai été assailli par de nombreuses questions, et j’ai décidé de trouver des réponses. J’étais particulièrement intéressé par Varsovie parce qu’elle était la capitale de la culture judaïque avant la Seconde Guerre mondiale, avec beaucoup de théâtres judaïques et une industrie cinématographique dynamique. L’image que j’ai révélée du ghetto de Varsovie au long de mes recherches – et qui me fascinait le plus – c’était celle d’une "île judaïque", démarquée par un haut mur de briques et sans les conditions minimes d’une vie décente, où les Juifs ont été exilés et où ils ont été maltraités et, plus tard, massacrés. La vie quotidienne dans cette "île judaïque" m’intéressait énormément. Ceci étant dit, j’aimerais ajouter que Les Anagrammes de Varsovie ne sont en aucune manière un roman déprimant – au contraire, c’est une histoire de grand courage mise en évidence par le narrateur, un vieux psychiatre juif, Erik Cohen. Je l’admire beaucoup. J’admire aussi son grand ami, Izzy, qui a un sens de l’humour très particulier. Je pense que tous deux sont des héros – tout comme beaucoup des juifs qui ont lutté dans le ghetto, et qui plus tard ont été complètement oubliés.

Luso.fr : Quelle relation avez-vous avec les Etats Unis, éprouvez-vous de la saudade ?

Richard Zimler : Tant que ma mère était en vie, j’y allais très fréquemment, parce qu’elle était malade, très fragilisée, et avait besoin de mon aide. Elle vivait toujours dans la maison où j’ai grandi à New York. Elle est décédée en 2006. Depuis lors je ne vais aux USA qu’une fois par an. Alexandre et moi, nous y passons un mois de vacances. Nous restons toujours une semaine à New York pour matar saudades, voir des amis et échanger des idées avec mon éditeur, et ensuite nous allons dans un endroit différent pendant trois semaines. Par exemple, il y a quatre ans nous sommes allés dans les parcs naturels du Sud-Ouest : le Grand Canyon, Bryce Canyon et Monument Valley (où Ford filmait ses westerns !) Ca a été spectaculaire. Les meilleures vacances de toute ma vie. Je dis toujours à mes amis européens qu’ils doivent y aller.

J’adore voyager aux Etats Unis. Malgré les images d’une société violente divulguée par les films et les séries télévisées, le niveau de civisme est très haut. Et les parcs naturels sont d’une grandiosité très difficile d’égaler. Et de plus, j’adore l’opportunité de parler anglais tous les jours. Mais je ne veux pas y vivre. J’aime beaucoup ma vie au Portugal. Malheureusement, nous sommes en train de connaître une crise économique et psychologique très profonde au Portugal, mais j’ai beaucoup de chance, car je peux encore vivre de mes écrits.

Luso.fr : Comment sont accueillis vos romans dans votre pays d’origine ?

Richard Zimler : certains ont été très bien accueillis, surtout Le Dernier Kabbaliste de Lisbonne, d’autres n’ont pas eu de succès. Les Anagrammes de Varsovie s’est bien vendu et a obtenu des critiques merveilleuses, y compris une extrêmement favorable dans le San Francisco Chronicle, où la journaliste a écrit qu'il s'agissait d'une œuvre importantissime pour la compréhension de l’holocauste. Il s’est encore mieux vendu en Angleterre et en Italie. La grande difficulté que mes livres ont en Amérique c’est qu’il est presque impossible d’obtenir la moindre mise en évidence ou publicité, étant donné qu’il y a une immense compétition. Tous les mois sont publiés plusieurs milliers de livres, et il y a chaque fois moins d’espace dans les journaux et les revues pour des articles sur la littérature. Le peu d’espace qui existe est normalement donné aux superstars comme Stephen King ou Salman Rushdie, ou aux amis des éditeurs. Le monde littéraire fonctionne beaucoup en fonction des amitiés ou des contacts – ou de la célébrité. Il y a deux décennies que je ne vis pas aux USA, et je ne connais pas les journalistes littéraires ou les éditeurs. D’où mon problème. A mon avis, la situation est plus ou moins identique en France. Je me trompe peut-être, mais il me semble que l’auteur qui connaît l’éditeur littéraire du Monde, ou qui a été à l’école avec l’un des chefs du Point a un énorme avantage sur moi et sur les autres écrivains qui n’ont pas ces contacts.

Luso.fr : Quelle est votre relation avec la langue portugaise, avez-vous déjà pensé à écrire en portugais ?

Richard Zimler : J’adore la langue portugaise. C’est un énorme défi de parler une langue étrangère tous les jours, car la structure du portugais est si différente de celle de l’anglais. J’adore la complexité des temps – o conjuntivo [subjonctif], en particulier – et j’aime beaucoup certains mots - lusco-fusco [le crépuscule, entre chien et loup], par exemple. Je suis une personne beaucoup plus riche pour avoir appris le portugais. Ca a changé ma manière de penser sur moi et sur le monde (et sur mes capacités !), car parler une seconde langue nous donne la possibilité de voir l’univers d’un point de vue différent. C’est comme une drogue hallucinogène – cela ouvre des voies et des canaux dans notre cerveau qui jusqu’ici avaient été peu utilisés !

J’ai déjà écrit deux livres pour enfants en portugais – Dança quando chegares ao fim [Danse quand tu arriveras à la fin] et O cão que comia a chuva [Le chien qui mangeait la pluie]. Le premier est sorti il y a deux ans et a eu un grand succès – il a été choisi par le "Plan National de lecture" – et le second va sortir en septembre, avec des illustrations du grand artiste portugais Júlio Pomar.

Luso.fr : D’autres écrivains ont choisi le Portugal pour vivre, le Néerlandais Gerrit Komrij, décédé l’an dernier, l’Américain Richard Zenith, qui a reçu le prix Pessoa 2012. Est-ce le pays qui inspire la création littéraire ?

Richard Zimler : Le Portugal présente un avantage pour moi (et peut-être pour les autres écrivains étrangers) : c’est un pays tranquille, loin des dîners littéraires de New York, Paris ou Londres, et pour cela, je parviens à focaliser 95 % de mon temps sur mes romans et sur ma famille. Je perds peu de temps avec le spectacle de la littérature, ou dans la tentative de connaître les "bonnes" personnes. Je parviens à oublier les ventes et le marketing et à me concentrer sur l’histoire de mes livres. Et de plus, mes lecteurs les plus fidèles vivent au Portugal. Tous les jours ils m’abordent dans les rues de Porto, Lisbonne, Braga… Ils me remercient pour mes livres et me parlent de l’influence de mes écrits sur leur vie. C’est un encouragement merveilleux. Je me sens à la maison au Portugal.

Luso.fr : Comment vivez-vous la crise actuelle ? Etant citoyen portugais, vous intéressez-vous à la vie politique du pays ?

Richard Zimler : J’ai opté pour la citoyenneté portugaise parce que je voulais participer à la vie de la société portugaise. Je ne voulais en aucune manière vivre à la marge. La crise a eu beaucoup d’influence sur ma vie et sur mes écrits. C’est inévitable : j’en vois les effets négatifs tous les jours, dans les immeubles qui tombent par morceaux dans les rues de Porto, dans les écoles où je donne des cours et où les jeunes ne croient plus en un avenir dans leur pays… Et je vois l’effet pernicieux de médiocres gouvernants comme Miguel Relvas dans l’atmosphère déprimante du pays. C’est un moment très difficile. Et en plus, les ventes des livres au Portugal ont chuté de 65 % ces trois dernières années. Par conséquent, les éditeurs et les libraires sont en panique. Et les revenus des écrivains ont beaucoup baissé. Je parle beaucoup de ma vision de la crise sur Facebook et, plus important, dans mes écrits. Mon prochain roman – que j’ai fini il y a une semaine – traite de la crise psychologique et morale dans le pays. Il sortira en septembre. Le titre provisoire est A Sentinela do Ocaso [Ocaso signifie à la fois occident, couchant, crépuscule et décadence].
 
Propos recueillis par José Guerreiro.