Lettre ouverte au Premier ministre

Roger Carvalho, président de la Confrérie des Financiers.
Lettre ouverte à Monsieur le Premier ministre de la République portugaise, M. António Costa et à Monsieur le secrétaire d’Etat aux Communautés, M. José Luis Carneiro.

Monsieur le Premier ministre, Monsieur le secrétaire d’Etat,

La communauté (d’origine) portugaise de France suit avec intérêt le développement social, économique et politique du Portugal, malgré les faibles taux de participation aux élections.

Vous avez eu l’occasion de vous en rendre compte lors de vos nombreux déplacements au titre de maire de la ville de Lisbonne, pour Monsieur le Premier ministre, ou plus récemment pour Monsieur le secrétaire d’Etat.

Nous avons été nombreux à écouter le discours de Monsieur le secrétaire d’Etat le 18 janvier 2016 au consulat général du Portugal à Paris, et à lire les articles qui ont suivi.

Les manifestations d’amitié, les intentions toujours aussi affirmées et les projets ambitieux n’ont pas manqué. Comme d’habitude. Il nous reste à voir si, comme d’habitude, ils resteront vains. L’avenir nous le dira.

Je me permets ici de partager quelques commentaires et modestement de vous suggérer quelques idées.

1- De l’ouverture de "bureaux portugais" dans les mairies françaises afin de répondre aux problèmes de la communauté.

Monsieur le secrétaire d’Etat a discuté de ce projet avec Mme la Maire de Paris et propose de développer ce concept dans les villes de France ; une sorte de Gabinete de Apoio ao Emigrante - GAE dans les mairies de France.

Nous avons bien noté l’intention louable qui consiste à éviter que les ressortissants portugais (ou d’origine) aient à parcourir de nombreux kilomètres pour parvenir aux consulats.

La France est un pays qui passe par une crise sociale très forte avec des antagonismes aussi surprenants qu’inattendus. Il semble illusoire de penser que les mairies ouvriront ce genre de bureaux au profit de la communauté portugaise.

La revendication des autres communautés serait, à juste titre, immédiate ; maghrébine, Afrique subsaharienne, asiatique et autres, et de nombreuses questions légitimes se poseraient : Les Consulats ne sont-ils pas là justement pour traiter des problèmes de leurs ressortissants ? Est-ce à la France de supporter et résoudre les problèmes engendrés par la fermeture de nombreux consulats du Portugal ?

Messieurs, ce projet est-il vraiment réaliste ? Et à l’ère d’Internet et des communications faciles, est-ce vraiment la solution ?

C’est au Portugal que les résidents à l’étranger ont besoin de réponses !

Il est encore assez fréquent d’assister à des discussions conflictuelles entre les résidents à l’étranger et les employés administratifs en tout genre au Portugal. Ce phénomène s’amplifie en période de grosse affluence, en période estivale tout particulièrement.

En effet, la communication est difficile du fait d’incompréhensions mutuelles ; culture et procédures administratives parfois très différentes et lourdes, barrières de la langue, etc.

Il y a donc une concentration de multiples problèmes dans un temps très court, juillet et août, aggravé par le fait que l’administration portugaise est aussi, et de plein droit, en vacances.

En outre, le Portugal administratif est souvent difficile d’accès depuis l’étranger. Temps d’attente incroyablement longs, numéros sonnant dans le vide, menus compliqués, impossibilité de se faire rappeler sur un numéro étranger, langue portugaise uniquement, etc.

On aurait presque l’impression qu’à chaque appel, à chaque contact, l’administration portugaise découvre qu’il y a plusieurs millions de ressortissants résidant à l’étranger.

Les GAE sont un concept qui devait permettre un grand pas en avant. Il n’y en a qu’une centaine à ce jour et beaucoup de villes à forte population non-résidente manquent.

Quelques suggestions :

Certaines mairies (ou Gabinetes de Apoio ao Emigrante) et services administratifs au Portugal doivent ouvrir des services multilingues (français, anglais et allemand) pour les résidents à l’étranger ou citoyens étrangers au Portugal, et assurer le service pendant la période estivale.

La diaspora d’origine portugaise et les résidents étrangers au Portugal ne parlent pas tous un portugais parfait ou ne comprennent pas les subtilités de la langue administrative portugaise. Ces services multilingues aideraient certainement à une meilleure compréhension mutuelle.

Le Portugal possède un système très avancé et efficace avec les Lojas do Cidadão. Cependant, les numéros 707 devraient proposer des menus et service en français, anglais et allemand. En outre, les temps d’attente et les menus proposés sont complexes.

Les services administratifs publics (et parfois privés) sont dans leur grande majorité accessibles depuis l’étranger mais devraient pouvoir faire des appels internationaux pour contacter leurs administrés ou clients tout au long de l’année.

En effet, il n’est pas rare d’entendre que les services d’une mairie ou d’une administration ne peuvent pas appeler un numéro de téléphone étranger (portable ou fixe). Le résident à l’étranger doit rappeler d’innombrables fois, et avec de nombreux aléas, pour faire le suivi de son dossier.

Certaines compagnies d’assurances et banques ne peuvent pas faire d’appels internationaux. Ceci paraît invraisemblable quand on sait le nombre de propriétés détenues par les non-résidents.

A l’ère de Skype et des communications illimitées, ceci semble tout simplement archaïque et empreint de mauvaise foi.

Les offices de notaires proposant un service multilingue sont extrêmement rares. Or les problématiques de propriétés, héritage, etc. sont nombreuses et les ayants droit ne parlent pas tous le portugais.

Le solicitadores, héritage d’une ère d’analphabétisme et d’illettrisme, et les petits avocats de quartier dont les accointances avec les systèmes locaux sont évidentes, ne sont pas une réponse décente aux problèmes posés.

2- De l’enseignement de la langue portugaise en France

Lors de son passage à Paris, Monsieur le secrétaire d’Etat était accompagné des hautes instances représentatives de la langue portugaise. Nous avons, à nouveau, entendu les intentions de renforcer l’enseignement de la langue portugaise en France. A nouveau. Car nous entendons régulièrement depuis 40 ans à peu près le même discours. Cela progresse mais trop lentement.

Cela fait 40 ans que le Portugal veut enseigner la langue portugaise « à la portugaise » en France. Mais en France, on enseigne les langues étrangères selon les normes fixées par le Ministère de l’éducation nationale. C’est simple ! Et non selon les normes de l’Instituto Camões, du Ministério da Educação ou du Ministério dos Negócios Estrangeiros du Portugal.

La langue portugaise doit pouvoir être enseignée en France au même titre que l’allemand, l’espagnol ou l’italien, à savoir, pour des enfants n’ayant aucune connaissance a priori de la langue. Il doit pouvoir être enseigné depuis le plus jeune âge jusqu’au baccalauréat et la continuité dans l’enseignement supérieur doit pouvoir être assurée.

Le document rédigé par la Confraria dos Financeiros (Enseignement de la langue portugaise dans les grandes écoles françaises – 31 mai 2013) vous démontrera que les Grandes Ecoles proposent la langue portugaise uniquement en enseignement de débutant et dans sa grande majorité en version brésilienne. Il n’y a pas d’enseignement de la langue portugaise « avancée » ; portugais des affaires, portugais des sciences, etc.

Ce que la communauté de langue portugaise demande c’est une structure d’enseignement destinée aux enfants bilingues (ou ayant déjà de bonnes bases pour le devenir rapidement) et un passeport pour présenter le portugais en LV1 au baccalauréat puis une reconnaissance pour aller étudier dans les pays de langue portugaise.

Quelques suggestions :

Lire « Proposition de structure pour l’enseignement de la langue portugaise en France » – Confraria dos Financeiros – décembre 2012.

3- De la « démocratie » portugaise pour les non-résidents

Monsieur le secrétaire d’Etat a bien fait remarquer que le Portugal possède 4 millions de résidents à l’étranger mais seuls 300 000 sont recensés et 5 % de ces recensés votent (15 000 personnes). Le Ministério da Administração Interna a des chiffres plus précis pour les élections de 2015 « recenseados nos círculos do estrangeiro 242 526 pessoas: 164 273 fora da Europa e 78 253 na Europa. Serão cerca de 10% dos emigrantes e luso-descendentes espalhados pelo mundo. » Les statistiques des élections présidentielles de janvier 2016 ne sont pas bien différentes.

En France, comme dans beaucoup de démocraties, on vote parce que notre vote compte et parce qu’on peut être élu.

Le vote des résidents à l’étranger ne compte pas. C’est une évidence !
Nombreux sont les problèmes pour voter dans les consulats et, parfois, pour que les votes parviennent au Portugal. Combien de fois, les votes sont arrivés au Portugal et les résultats étaient déjà annoncés depuis plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Quand on sait cela, on n’a pas envie d’aller voter.

Les non-résidents ont 4 députés pour les représenter à l’Assembleia da República, sur 230 députés. Il n’est pas difficile de comprendre que ces 4 députés n’ont aucun poids, globalement et même au sein de leur groupe parlementaire.

Les municipalités portugaises bénéficient de la taxe IMI (Imposto Municipal sobre Bens Imóveis, l’équivalent des Impôts Locaux en France) payée par de nombreux non-résidents. Ces derniers payent donc une somme exorbitante au regard du temps passé dans leur résidence et ils ne peuvent pas voter aux élections municipales.

Les binationaux (luso-descendentes) résidents à l’étranger ne peuvent pas être élus à l’Assembleia da República.

L’article 6 de la loi électorale stipule que l’on ne peut pas être élu dans le pays de son autre nationalité que la portugaise : « Art. 6 - Inelegibilidades especiais – Para. 2. Os cidadãos portugueses que tenham outra nacionalidade não poderão ser candidatos pelo círculo eleitoral que abranger o território do país dessa nacionalidade. »

Les résidents au Portugal votent pour des personnes qui vivent dans leur circonscription, dans leur région. L’on peut s’interroger sur les raisons qui empêchent les non-résidents d’élire des personnes résident dans leur circonscription, en France, en Allemagne, etc.

A quoi bon ouvrir la possibilité d’acquérir la nationalité portugaise aux petits-enfants de portugais (Lei da Nacionalidade modifiée en juillet 2015) si leur vote ne compte pas ?

Quelques suggestions :

1. Supprimer le paragraphe 2 de l’Article 6 de la Lei Eleitoral República et permettre aux binationaux d’être élus dans le pays dont ils ont la double nationalité.
2. Modifier le paragraphe 4 de l’Article 12 de la Lei Eleitoral República et permettre qu’il y ait plus de deux circonscriptions (círculos eleitorais) pour les Portugais résidents à l’étranger et qu’ils élisent des représentants de façon proportionnelle.
3. Autoriser les Portugais résidents à l’étranger à voter, et organiser les votes depuis l’étranger, aux élections municipales des villes où ils ont des investissements ou résidences.

4- De la stimulation de l’investissement de la diaspora au Portugal

Monsieur le Secrétaire d’Etat a évoqué le développement des Gabinetes de apoio aos investidores da diáspora. Le projet est louable et les perspectives sont nombreuses, mais peut-être plus au Portugal.

Il est révolu le temps où un investisseur plaçait son argent au Portugal avec le cœur.

L’investisseur veut de la rentabilité, de l’efficacité, pas de bureaucratie, une sécurité juridique de son investissement, une administration transparente, des règles équitables, pas d’arbitraire et pas de discrimination entre les locaux et ceux qui résident à l’étranger, etc. A bon entendeur…

Nombreux sont les investisseurs de la diaspora qui ont à dire et à redire lorsqu’ils comparent leurs expériences au Portugal avec celles qu’ils ont dans leur pays de résidence ; France, Allemagne, Angleterre, Etats-Unis, Suisse, Luxembourg…
Tout n’est pas parfait dans ces pays mais le Portugal semble avoir encore un long chemin à parcourir.

Quelques suggestions :

1. Un Portugal qui écoute l’apport de l’extérieur, ouvert à la « Best Practice ».
2. Un Portugal qui a un « business plan », qui a un positionnement clair, qui se projette avec ambition.
3. Un Portugal qui offre des opportunités à ceux qui veulent rentrer.
4. Un Portugal qui propose des opportunités aux luso-descendentes (dont on aura veillé au bon apprentissage de la langue).
5. Un Portugal comme réelle porte d’entrée vers les pays de langue portugaise.
6. Une CPLP (Comunidades de Paises de Lingua Portuguesa) qui fonctionne aussi pour les diasporas, peut-être avec un nouveau membre « A Diaspora ».

Vous direz que tout ceci coûte très cher. Dans la réalité, ce n’est qu’une question d’organisation et de bonne volonté.

Monsieur le secrétaire d’Etat, votre franchise a été appréciée en disant que « no passado Portugal "escondia", de certa forma, a sua emigração. Apenas dava importância as remessas… »

En effet, il est bon de rappeler, comme il ne vous a pas échappé, que les transferts de la diaspora vers le Portugal représentent 3,057 milliards d’Euros, soit un financement important (2,24 % du PIB 2013) et quasiment gratuit et sans efforts pour la République portugaise.

Il ne vous aura pas échappé non plus que la diaspora a absorbé une très grande partie de la récente vague d’immigration en provenance du Portugal et que ses PME-PMI entretiennent des liens étroits, parfois non identifiés, avec le Portugal et dont les commandes sont parfois salvatrices.

Cela vaut bien une meilleure démocratie, plus participative, plus intégrante de la diaspora, pour faire oublier que les non-résidents ne servent qu’à envoyer des remessas de emigrantes.

Je vous prie de croire, Messieurs, à l’expression de mes salutations respectueuses.

Roger CARVALHO