Le 25 Avril d'Alfredo et Adelino

Quarante ans après, Adelino Gomes (à gauche) et Alfredo Cunha racontent leur 25 Avril. Photo Tiago Petinga/Lusa.
Alfredo Cunha écoutait le dernier Jim Morrisson et Adelino Gomes dormait encore lorsqu'on a tapé à leur porte, le 25 avril 1974. Chacun de son côté se dirigera vers le Terreiro do Paço, à Lisbonne, pour l'histoire de sa vie.
 
L'un vivait à Amadora, il a pris le premier train pour Lisbonne, est passé à son journal avant d'aller faire des photos du 25 Avril, sans savoir très bien qui étaient les « bons » et les « mauvais ». L'autre est allé en tram à la Révolution, l'a trouvée « fermée », a insisté, demandé et, au bout d'une heure de palabres, les militaires l'ont finalement laissé entrer au Terreiro do Paço.
 
Alfredo a évolué à moitié caché derrière les chars, a fini « collé » à Salgueiro Maia et possède l'unes des plus grandes archives photographiques du 25 Avril. Adelino a eu droit à l'accolade du chef des opérations [ils avaient été au lycée ensemble], puis l'a suivi au Largo do Carmo.
 
Le jeune photographe - il avait 20 ans à l'époque - avait commencé à travailler trois ans plus tôt au journal Notícias da Amadora et en 1974 était passé au Século. Plus tard, il travaillera à l'Agência Lusa et au journal Público. Adelino Cunha avait été interdit par le régime d'exercer à Rádio Renascença et collaborait au mensuel Seara Nova, il ira ensuite à la RDP, à la RTP et au Público.
 
Quarante ans plus tard, réunis par la Lusa, ils racontent les péripéties de cette journée historique in loco. Alfredo, avec des photographies de l'époque dans les mains, et Adelino, évoquant des détails de ce qui s'est passé sur la Praça do Comércio*.
 
Lorsque Adelino y arriva, sans carte de journaliste et sans savoir ce qui se passait réellement, il a demandé à un collègue : « ce sont les bons ou les mauvais ? », mais ce dernier n'en savait pas davantage. Il finira par se retrouver face à l'homme qui dirigeait les opérations, son ancien collègue de lycée et lui demandera « hé, Maia, de quel côté es-tu ? » et Salgueiro Maia lui répondra, « hé mon gars, tu n'as pas eu un problème qui t'a obligé à partir à l'étranger ? Nous sommes ici pour que personne n'ait plus besoin de quitter le pays à cause de ce qu'il écrit, dit ou pense ».
 
Cette réponse représente pour Adelino Gomes son « 25 Avril le plus cher et le plus personnel » et lui a valu à l'époque la réaction normale : « hé Maia, donne-moi l'accolade ! »
 
Alfredo Cunha, lui, ne connaissait pas Maia et il avait du mal à l'identifier jusqu'à ce que le chef des opérations sur le Terreiro do Paço s'adresse à lui.
- J'étais en train de prendre des photos caché derrière une jeep et soudain Salgueiro Maia me voit et me dit : « vous, là, ne faites pas vos photos en cachette, rendez-vous bien visible pour qu'on vous identifie car il se passe beaucoup de choses en même temps, nous ne savons pas bien, vous devez être visible ».
Le photographe dit avoir été d'abord pris de court par cette intervention.
- Cela m'a angoissé, mais il m'a encore dit : « d'autant que vous n'avez aucune raison de vous cacher. Ceci est très simple, c'est un coup d'Etat, si vous êtes contre le régime, c'est ici, si vous êtes pour, ce sont ceux d'en face ». J'ai tout de suite compris qui commandait et que c'était lui qui m'intéressait et à partir de ce moment, je ne l'ai plus quitté.
 
Toujours avec ses photos dans les mains, Alfredo Cunha rappelle d'autres moments marquants de cette journée, comme la reddition de Pato Anselmo [fidèle à l'ancien régime], la tension des frégates sur le Tage, les canons pointés sur la Praça do Comércio, les tanks...
- J'avais vingt ans, j'avais mon Nikon et j'avais la Révolution.
 
Une fois la « guerre » gagnée sur le Terreiro do Paço, les troupes avancent vers le Largo do Carmo. Salgueiro Maia dira à Adelino Gomes avoir des informations selon lesquelles le président du Conseil [le Premier ministre] se serait réfugié auprès de la GNR et le journaliste lui demandera de pouvoir l'accompagner. Un véhicule sera mis à la disposition des reporters.
 
Au milieu de la place, le doigt pointé sur la rue Augusta, Adelino affirme que c'est là que « le coup d'Etat a pris fin et qu'a commencé la Révolution ».
 
Lorsque les militaires sont montés dans les voitures, les gens ont envahi le Terreiro do Paço et on a entendu des mots d'ordre inespérés comme « vive la liberté », rappelle Adelino, qui explique encore que la montée vers la rue Augusta a été « apothéotique » avec la foule acclamant les militaires et appelant à la fin de la guerre coloniale. Quelques jours plus tard, Salgueiro Maia dira à son ancien collègue de lycée qu'il ne s'était pas attendu à une telle adhésion du peuple si rapidement.
 
- C'est pour cela que la partie de l'après-midi qui se déroule sur le Largo do Carmo, avec cinq mille personnes, est un moment où le peuple est également acteur, raconte Adelino en élevant la voix, enthousiasmé.
 
Si Alfredo avait vingt ans et un appareil photo, Adelino en avait trente et un magnétophone. Les deux avaient la Révolution et l'histoire de leur vie.
 

* Terreiro do Paço et Praça do Comércio sont les deux noms d'un même lieu, où se trouvent notamment les différents ministères, et qui constituait le premier objectif des insurgés.