Salgueiro Maia, héros romantique du 25 Avril

Salgueiro Maia, le 25 avril 1974. Photo Alfredo Cunha/archives du Centre de Documentation du 25 Avril (Université de Coimbra).
Salgueiro Maia
Fernando José Salgueiro Maia est né à Castelo de Vide en 1944. En 1966 il entre à l'Ecole Pratique de Cavalerie (Santarém). Il fait la guerre coloniale au Mozambique (1967-69), et en Guinée-Bissau (1971-73). Il a été l'un des éléments les plus actifs du Mouvement des Forces Armées (MFA), ayant participé à de nombreuses réunions conspiratives.
Le 25 avril 1974, il a commandé la plus puissante force des insurgés, la colonne militaire qui est sortie de l'EPC (Escóla Prática de Cavalaria) de Santarém et a marché sur Lisbonne, occupant le Terreiro do Paço, et faisant face aux forces du pouvoir fasciste, qui s'y concentraient.
Quelques heures plus tard, il dirigeait l'encerclement de la caserne du Carmo, qui finit avec la reddition de Marcelo Caetano. Après avoir remis le chef du gouvernement destitué, à la caserne de la Pontinha, aux ordres des insurgés, il monte la garde à la Cova da Moura aux dirigeants issus de la Révolution : la Junte de Salut Nationale. Le jour suivant il retourne à son poste à l'Ecole Pratique de Santarém. Il a toujours refusé, au fil des ans, d'être membre du Conseil de la Révolution, attaché militaire dans une ambassade de son choix, gouverneur civil de Santarém ou de devenir membre du cabinet militaire de la présidence de la République. Il est promu major en 1981. Il meurt du cancer en 1992.
Il y a quarante-quatre ans, les troupes du capitaine Salgueiro Maia, qui a dirigé la prise du Quartel do Carmo et forcé Marcelo Caetano à se rendre le soir du 25 avril 1974, avaient l'ordre de ne tirer qu'en cas de légitime défense.
 
C'est Salgueiro Maia qui l'a révélé au cours d'une interview accordée au journaliste Adelino Gomes, publiée dans la revue Fatos e Fotos juste une semaine après le coup d'Etat qui a mis fin à une dictature de 48 ans.
 
"J'avais donné l'ordre à mes hommes de ne répondre qu'en cas de légitime défense. Même en cas de tirs de sommation ils ne devaient pas tirer", a déclaré le capitaine qui, dès le matin du 25 avril, commandant les troupes sur le Terreiro do Paço, expliquait aux journalistes quel était l'objectif du Mouvement des Forces Armées : renverser le gouvernement.
 
Comme de nombreux militaires de sa génération, Salgueiro Maia a fait ses classes en Afrique, en Guinée et au Mozambique. La guerre coloniale durait depuis 13 ans, avait fait des milliers de morts et on n'en voyait pas la fin.
 
Le mouvement révolutionnaire est d'abord parti d'une revendication corporatiste - contre deux décrets de 1973 pour résoudre le problème de manque d'officiers pour combattre en Afrique et qui portaient préjudice aux militaires de carrière - puis les capitaines passent progressivement à un objectif politique : "renverser le gouvernement et mettre fin à l'ignominieuse guerre coloniale contre les peuples africains", comme l'affirma le lieutenant-colonel Luís Banazol au cours d'une réunion d'officiers en novembre 1973.
 
Salgueiro Maia a été l'un des conspirateurs du Mouvement des Forces Armées (MFA). Et c'est à lui qu'un autre capitaine, Otelo Saraiva de Carvalho, le stratège du 25 Avril, a envoyé secrètement l'ordre des opérations : mener une colonne militaire de l'Ecole Pratique de Cavalerie (EPC), de Santarém, à Lisbonne pour occuper le Terreiro do Paço et garder la Banque du Portugal.
 
Le 25 avril, à 00h20, la chanson Grândola Vila Morena, de José Afonso, sert de signal de départ de l'opération.
 
A l'EPC, Salgueiro Maia tente en vain de convaincre le 2e commandant de se rallier au mouvement, ce dernier refuse et est mis aux arrêts.
 
"L'adhésion des militaires a été inconditionnelle. A tel point qu'il fut difficile de convaincre certains que tout le monde ne pouvait pas venir avec nous", raconte Salgueiro Maia dans son entretien à Fatos e Fotos (*).
 
Des 500 militaires de l'EPC, seuls 240 purent participer à l'opération et marcher vers Lisbonne, distante de 90 km. Ils prennent place à bord de camions et d'une dizaine de blindés et trois heures plus tard ils arrivent dans la capitale portugaise. Ils occupent le Terreiro do Paço, où se trouvent les ministères, arrivés avant les troupes fidèles au régime.
 
Il y aura un face à face à Ajuda, où se jouera peut-être la réussite du 25 Avril. Salgueiro Maia y connaîtra le premier grand moment de tension. Un mouchoir blanc à la main, il tente de parler avec l'officier qui commande les blindés venus tenter de sauver ce qui restait du régime. Le brigadier Reis donne l'ordre de tirer sur Salgueiro Maia mais le sous-lieutenant refuse. Les forces de la cavalerie "passent" alors du côté des insurgés et Reis est arrêté. La situation est sous contrôle.
 
Le commandement du MFA, à Pontinha, donne alors de nouveaux objectifs à la colonne de l'EPC : le siège de la Légion Portugaise et le Quartel do Carmo, la caserne de la Garde Républicaine (GNR), où s'est réfugié Marcelo Caetano et ses ministres.
 
Les Lisboètes, en liesse, ignorant les consignes des militaires - qui leur demandent de ne pas sortir - sont dans la rue et accompagnent les hommes de Salgueiro Maia jusqu'au Largo do Carmo.
 
"La marche vers le Carmo a été extraordinaire, en raison du soutien populaire qu'elle a suscité, ce qui a beaucoup contribué à la perte de volonté de résister du régime. Ils n'avaient jamais vu le peuple résister ainsi", a déclaré Salgueiro Maia dans le livre "Capitão de Abril, histórias da Guerra no Ultramar e o 25 de Abril", publié en 1997.
 
En arrivant au Carmo, il y avait des gens aux fenêtres qui chantaient l'hymne national. Il y eu alors plusieurs heures de tension. Encerclé par les forces de la GNR et de la PSP, Salgueiro Maia donna l'ordre à ses hommes de ne tirer qu'en cas de légitime défense. Maia parle avec un officier de la GNR qui refuse de se rendre mais promet qu'il ne tirera pas sur les soldats de l'EPC.
 
Sur le Largo do Carmo, Maia appelle le gouvernement à se rendre, à l'aide d'un mégaphone.
 
Les hommes de Salgueiro Maia finissent par tirer sur la caserne pour effrayer ce qui restait du gouvernement, qui finit par capituler. Maia rentre dans la caserne et est conduit auprès de Marcelo Caetano, qui le reçoit en tête-à-tête : "Je sais que ce n'est plus moi qui gouverne. J'espère seulement que l'on me traitera avec la dignité avec laquelle j'ai toujours vécu", lui demandera-t-il.
 
Salgueiro Maia demande sa démission mais ce dernier exige la présence d'un général pour que le pouvoir ne tombe pas dans la rue. L'homme de la situation sera António de Spinola, le premier président de la République après le coup d'Etat et l'auteur de "Portugal e o Futuro", publié en 1973, qui défendait une idée commune à celle des jeunes officiers : une solution politique pour la guerre coloniale.
 
La sortie de Caetano et plusieurs de ses ministres du quartier de la GNR provoquera une grande explosion de joie chez les Lisboètes présents.
 
"C'est ici qu'a eu lieu la victoire de la Révolution", dit Salgueiro Maia, considéré par beaucoup comme le "héros romantique" du 25 Avril, décédé en 1992, victime du cancer, sans jamais avoir accepté le moindre poste politique.
 
 
* L'intégralité de l'interview est sur le site Centro de Documentação 25 de Abril www.uc.pt/cd25a